La vieille toulousaine au café

Publié le par YEBO!

La vieille femme, les lèvres tombantes soulignées, accent circonflexe, par le rouge que seules les vieilles femmes savent se mettre.

Assise devant son mouroir (pardon, son miroir) elle tique, applique

une mouche après s’être fardée

Pourtant il faut un échafaudage pour les ravalements

Elle n’a que la structure de ses rides

Mais elle connaît son visage

Et sait faire travailler les sillons

Que le travail a creusé. Elle a la tête

Légèrement levée,

Levée vers le ciel ou le plafond du bistrot ; mais elle regarde bas.

Et apparaissent les deux petits trous

Noirs de ses narines ; ils se voient on ne voit qu’eux

Et ils sont d’autant plus noirs que le visage est rendu

Blanc crémeux par une crème plâtreuse.

Les cigarettes sans filtres, brutales, lui arrachent des ricanements âcres

Mais elle reste seule, je ne peux plus rien voir (tout à l’heure elle observe les joueurs)

Je la sais connaître tous les contribuables de ce café, surtout les hommes

Assise, elle gardait la dignité d’un buste fixe, sans failles apparentes.

Debout elle perd toute contenance. Ses jambes arquées battent la mesure de ses pas de détresse.

Son sac est grand. Il doit être lourd d’amertume contenue.

Vite, il faut lui voler encore quelques images, elle va fuir !

Mais non, elle restera ici. C’est sa petit cage dorée.

En fait ce lieu c’est l’intérieur de sa tête. Elle a su l’extérioriser et s’en contente maigrement.

Elle va de parties de cartes en saluts, en poignées de mains (pseudo amicales) sans échéance aucune.

Son petit porte monnaie est lui aussi assez gros. Il a du contenir des pièces d’un autre âge.

Toutes les pièces contenues dans celui-ci actuellement se résument à une seule d’il y a cinquante ans (données brutes).

C’est un porte monnaie qui fait remonter dans le temps où elle était une riante, sans soucis rideux et sans sourcils à fabriquer.

C’est la mémoire courte d’une semeuse qui a beaucoup trop sillonné.

Maintenant elle se disperse. Elle se disperse dans ses traits, ses mouvements. Et puis elle en a même oublié son manteau. Ses trous de narines arrivent à la mémoire mais ça n’est déjà plus la même. D’ailleurs belle ne parle même plus. Elle a tout dans les yeux et on n’a même pas besoin d’aller le chercher, au fond ; ça y est déjà, ça existe au fur et à mesure à la superficie de son regard. D’ailleurs ça n’est plus un point d’interrogation. Il happe tout ce qu’il frappe sans le vouloir.

Mais la revoici. Il est cinq heures cinq et la seconde serveuse a l’air moins aimable.

Et voila, je m’en suis servi comme d’un ustensile, de cette bonne vieille dame qui boutonne son manteau pour sortir en se curant le nez. Je suis un salaud, voleur de bouts d’âmes, et je ne donne rien. Pourtant je suis disponible. Je dois faire peur. Elle était transparente et je suis opaque. J’ai fermé mon rideau de fer, je cache mon pseudo beau visage sans rides qui pourrait faire rire, apporter du bonheur, car je suis égoïste. Ou parce que j’ai peur, tremblant de peur, pauvre bête paranoïaque traquée dans une ville ouverte, démesurée aux sourires aussi percutants que le sont ses coups de gueule.

Publié dans Other (pronounce oder)

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

bebelle 08/10/2005 23:32

oui du temps de Toulouse ton visage etait beau pas pseudo-beau...et maintenant? sans ride car bien rempli?